Les créations de Claire Salmon-Legagneur secouent et réveillent des émotions profondes. Le premier regard reçoit une masse compacte de signes puissants qui parlent d’abord au corps. Ça fait pleurer ou ça fait peur. Mais la force qui s’en dégage donne cette certitude : ça dit des choses essentielles et ça vaut le coup de s’en approcher. Lorsqu’on est tout près, l’émotion est canalisée par la sensualité du tissu, la malice des cachettes et des mécanismes à effets surprise ; la richesse des matières, la délicatesse des broderies, la maîtrise du savoir-faire. Le beau et l’humour font médiation et apaisent. La curiosité prend le relais : on décrypte, on manipule, on s’étonne. On s’est approché au plus près de l’obscur qui se dégage de l’œuvre et qui touche souvent à l’insoutenable.
Son travail de création, loin d’être morbide, est stimulé par des pulsions de vie : c’est d’abord le désir de clarifier l’obscur en le mettant en forme ou en scène, le mettre à jour pour lui tordre le cou.
Le soin méticuleux, le raffinement des détails, le savoir-faire académique – de celle qui pourtant s’est « formée en faisant » – reflète sa volonté de mettre de l’ordre dans ce qui a été bousculé, de ranger le dérangé.
C’est aussi la proposition d’agir sur le monde : libérer le contraint, relier ce qui a été arbitrairement séparé, restaurer ce qui a été dégradé.
La série « Face à Face, Double Face » associe étroitement le masculin et féminin pour affirmer la coexistence élastique de ces deux parts en chacun de nous. « Paix !! » dénonce férocement la guerre et « Les cintrées » évoque satiriquement la vie religieuse.
Les mots ont une place importante dans son travail : elle se nourrit des mots des autres, les livres sont sur sa table de travail et les titres de ses œuvres sont soigneusement pensés. Ses œuvres s’insèrent souvent dans des séries qui se lisent comme les pages d’un livre. Mais ce sont les matériaux et les objets qui lui fournissent l’alphabet de son écriture d’artiste ; objets du quotidien détournés et magnifiés par un ordonnancement minutieux et par une mise en scène spectaculaire qui mettent à l’honneur et restaurent la dignité de ce qui n’en avait plus : le tapis usé est retravaillé fil à fil et devient le socle de la sculpture androgyne, les mains de poupées accumulées autour d’un tableau le transforment en ostensoir, le corset contraignant de jadis est inséré dans une robe qui respire une libre sensualité. Car ce qui s’affirme à travers l’ensemble de l’œuvre très diverse de Claire Salmon-Legagneur, c’est la force de la vie et la jouissance sensuelle du présent. Les matières sont toujours nobles, les broderies élégantes, les formes courbes et fluides ou bien effilées, les mises en scène baroques, animées de mécanismes et de jeux de lumière qui les approchent du vivant. L’installation « la pie qui chante » nous met frontalement en présence d’une femme qui suce l’un après l’autre des bonbons mentholés, après en avoir froissé les papiers qui s’accumulent près d’elle. Sur son visage, nous lisons une palette d’émotions successives et prenons conscience de « ce qu’elle fait de son palais intérieur », selon l’expression de la créatrice. Ses œuvres parlent de jouissance sensuelle et sexuelle, de naissance, de désir, d’identité avec une force qui affirme la vie. Certes, le tapis usé qui se mue en personnage androgyne est retenu fil à fil d’un côté, brûlé et effiloché de l’autre, mais Claire Salmon-Legagneur jette sur lui une myriade de billes rouges qui investissent chaque espace ouvert : les jeunes visiteurs de l’exposition ne s’y sont pas trompés, eux qui ont improvisé une partie de billes, renforçant inconsciemment dans l’œuvre l’irruption de la vie puissante et légère à la fois, sensuelle et régénérée par le présent.
Claudine Paque
